Ca y est, comme un seul homme et comme c’était prévisible, la caste éditorialistique cumularde et multicartes - Elkabbach en tête, la même qui ignore les paquets de pigistes en bas des rédactions- a volé au secours d’Alain Duhamel.

Un seul mot d’ordre : « Il faut sauver le soldat Duhamel »

Inutile de s’interroger jusqu’à plus soif sur l’écartement justifié ou non d’un intouchable de l’édito politique, symbole à lui seul de toute une génération de propriétaires du pouvoir journalistique qui voit peu à peu, fébrile et désemparée, à l’occasion d’un scrutin national, lui échapper peut-être définitivement son privilège à communiquer et qui tente de s’accrocher aux branches du frêle arbrisseau.
Et sans doute que quand il qualifie l’Internet d’à la fois « émancipateur » et « totalitaire », ce en quoi il n’a pas tout à fait tort, puisque le web a prouvé maintes fois qu’il pouvait accueillir tant le meilleur que le pire, Alain Duhamel regrette le temps délicieux de l’ORTF où les émissions politiques se fabriquaient dans la plus parfaite communion avec le pouvoir, pour être diffusées sur un canal unique.

On imagine la brutalité du retour sur terre !

L’officier de la légion d’honneur, directeur d’Europe 1 et de Public Sénat (et j’en passe…), l’inénarrable Jean Pierre Elkabbach le disait dans « Le Monde » du 4 janvier, à l’origine d’une chronique sur « le journalisme à l’heure du web » : « Dans la jungle des blogs et la confusion entre communication et information, la presse conserve son rôle. La France compte de moins en moins de journaux et de plus en plus de blogs. (…)Chacun devient son propre média, avec le double risque de se perdre dans « l’hyperinformation » et de s’enfermer dans sa propre solitude. Voilà pourquoi nous sommes en train de changer profondément : c’est en imaginant autrement nos métiers que nous jouons notre rôle ».

Rien de très percutant dans tout ça, surtout quand on garde présent à l’esprit l’identité de l’auteur du texte qui, dans le domaine de la confusion entre communication et information en connaît un rayon…

Mais avec l’éviction de son ami Duhamel, Elkabbach a quelque peu changé de ton: “Là, c’est le pire d’Internet. Comme François Chérèque, j’en appelle au réveil des journalistes, qui doivent exercer leur responsabilité.”

“Délateurs (…)procureurs(…)populistes(…)” sépoumonne-t-il même dans l’interview du nouvelobs.com, ajoutant “les journalistes sont des citoyens comme les autres. Il n’y a aucune raison de les émasculer ou de les priver de leur droit de s’exprimer de manière personnelle et privée”. Encore un qui refuse qu’on lui retire sa liberté de penser. Ben voyons…

Ajoutez à cela que le “citoyen-comme-un-autre” Elkabbach dirige un média (plusieurs même) qui lui donne accès quotidiennement aux salles à manger de plusieurs millions de foyers, ce qui oblige à une certaine prudence en période électorale, les journaux écrits n’ont jamais fait mystère de leur proximité politique avec tel ou tel parti, alors que tous les médias audiovisuels de masse, se réfugient pour cause de course à l’audience et au consensus derrière le mirage d’une neutralité parfaite, quand pour la plupart ils sont propriétés de groupes industriels surpuissants qui jouent un rôle de “rouleau compresseur” médiatique dans le cadre indépassable d’une économie de marché.

Sans doute que le directeur d’Europe 1 a eu lui aussi quelques sueurs froides, lorsqu’il a vu que circulait sur le net la retranscription de son interview de Jean Louis Bianco, où laissant échapper quelques lapsus, Elkabbach, utilisa le pronom “nous” pour évoquer l’UMP…No comment. L’interview a été retiré du site d’Europe 1.

Précisons, au passage, que si François Chérèque, de son côté en appelait au “réveil des journalistes”, il faisait allusion au passage de Nicolas Sarkozy dans l’émission de TF1: “j’ai une question à vous poser” où il avait relevé plusieurs erreurs, que personne, ni PPDA en direct, ni la rédaction de TF1 le lendemain, ni la rédaction dirigée par Elkabbach n’avaient corrigés.

Passons…De nombreux journalistes exerçant à l’intérieur de rédactions ont trouvé dans leur blog une nouvelle liberté d’expression que les normes journalistiques ne permettent plus en presse écrite et audiovisuelle, pour autant les exemples existent déjà de journalistes dont les directions ont demandé la fermeture du blog (voir Laurent Bazin) pour avoir dépassé la ligne jaune virtuelle.

Si le développement d’Internet signifie pour les journalistes une nouvelle forme d’autonomie, une capacité de critique en temps réel de la fabrication de l’information, peut-être que l’outil participera d’une cure de jouvence d’une profession à propension autarcique. Car si Jean Pierre Elkabbach semble craindre, à raison, l’enfermement de chacun dans sa propre solitude, il occulte habilement, que c’est toute une élite journalistique, dont il est l’incarnation, qui jusque là se bunkerisait dans son « petit monde clos ».

La solitude vaut peut-être encore mieux que l’entre-soi, surtout quand il confine à l’isolement oligarchique.

Reste que depuis le début de cette campagne, et plus encore avec la « mini-affaire » Duhamel, il flotte comme une impression de malaise concernant la fonction et le positionnement de médias « classiques » qui ne s’appartiennent plus et ne parviennent pas à maitriser le rythme d’une campagne qui semble ne jamais vraiment démarrer, sur laquelle plane une atmosphère de rare futilité –le renouvellement des générations, les enfants de la télé qui poussent vers la sortie les enfants de la République, constitue une révolution au sens où la maîtrise de l’image est désormais le critère essentiel de campagne (voir Henri Guaino, la plume de Sarkozy dans l’émission « Envoyé Spécial » qui expliquait sans scrupules, qu’il se foutait complètement du fond et de la légitimité de son candidat à s’approprier des figures emblématiques telles que Blum et Jaurès : « si ça prend…(sourire) » – et qui risque de priver, une fois encore, les citoyens français d’un véritable débat.